{"id":384,"date":"2017-12-22T06:32:50","date_gmt":"2017-12-22T06:32:50","guid":{"rendered":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/?page_id=384"},"modified":"2019-04-23T15:35:15","modified_gmt":"2019-04-23T15:35:15","slug":"conte-denfants","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/?page_id=384","title":{"rendered":"Conte d\u2019enfants"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019observe par la fen\u00eatre les arbres de l\u2019automne et je pense \u00e0 autre chose. A mes c\u00f4t\u00e9s, mon fils renifle. Je pense: \u00abL\u2019automne est revenu&#8230; l\u2019automne&#8230;\u00bb Mon fils pleurniche. Dehors, les peupliers jaunissants se dressent immobiles dans le ciel paisible. Les voisins, une grande famille, sortent avec de grosses valises \u00e0 la main. Ils les rangent dans le porte-bagages de la voiture, puis retournent prendre les sacs. Ils voyagent souvent \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, bouclent chaque automne l\u2019appartement \u00e0 cl\u00e9 et sont absents deux ou trois mois.<\/p>\n<p>Un avion survole bas les toits en agitant ses ailes.<\/p>\n<p>\u2013 Ecoute, mon petit, tu demanderas \u00e0 ta m\u00e8re.<\/p>\n<p>\u2013 Maman est au travail.<\/p>\n<p>\u2013 Sois sage, elle reviendra, et quand elle sera \u00e0 la maison, dans deux heures&#8230;<\/p>\n<p>Dans deux heures, il sera trop tard, parce que c\u2019est maintenant qu\u2019il veut une histoire.<\/p>\n<p>\u2013 D\u00e9cid\u00e9ment, nous t\u2019avons g\u00e2t\u00e9! Tu veux une histoire, maintenant? Nous, de notre temps&#8230;<\/p>\n<p>Mon fils continue de pleurer avec une \u00e9gale constance. Je songe \u00e0 ce que nous faisions de notre temps. Par la fen\u00eatre entrouverte, une l\u00e9g\u00e8re odeur de feuilles me parvient, entrem\u00eal\u00e9e d\u2019un soup\u00e7on de fum\u00e9e \u00e0 peine perceptible dans l\u2019air de l\u2019automne. Mon fils pleure.<\/p>\n<p>Je le sermonne: \u00abTu veux une histoire, alors que moi, de mon temps, j\u2019ai grandi dans une valise.\u00bb<\/p>\n<p>Il cesse de pleurer.<\/p>\n<p>\u2013 Une valise?<\/p>\n<p>\u2013 Exactement, dans une valise.<\/p>\n<p>\u2013 Elle \u00e9tait grande, au moins?<\/p>\n<p>\u2013 Moyennement.<\/p>\n<p>Mon fils semble r\u00e9fl\u00e9chir. Il est encore bien petit. Comme une brioche.<\/p>\n<p>\u2013 Une valise en cuir?<\/p>\n<p>\u2013 En carton. Une valise en carton. En fait, il y avait seulement un homme dans le quartier avec une valise en cuir. Il \u00e9tait riche et avait un four \u00e0 chaux. Quand je dis cuir, il ne faut pas exag\u00e9rer: sa valise \u00e9tait en simili-cuir.<\/p>\n<p>\u2013 Et pourquoi est-ce que tu as grandi dans une valise?<\/p>\n<p>\u2013 Mes parents n\u2019avaient pas d\u2019argent pour m\u2019acheter un berceau. Ils avaient d\u00e9pens\u00e9 tout leur argent pour les chevaux blancs et pour f\u00eater ma naissance.<\/p>\n<p>\u2013 Ils ont achet\u00e9 des chevaux blancs?<\/p>\n<p>\u2013 Ta grand-m\u00e8re est revenue de la maternit\u00e9 dans un fiacre, attel\u00e9 de deux chevaux blancs. J\u2019\u00e9tais le premier gar\u00e7on, tu comprends&#8230;<\/p>\n<p>\u2013 Et moi, avec combien de chevaux blancs on m\u2019a ramen\u00e9? demande mon fils.<\/p>\n<p>\u2013 Tu es rentr\u00e9 en taxi, mon petit. Les temps avaient chang\u00e9. Ensuite, on a bu sec pour f\u00eater ma naissance, puis mes parents ont d\u00e9nich\u00e9 la valise en carton, et ils m\u2019ont install\u00e9 dedans, sur deux langes.<\/p>\n<p>Mon fils fronce les sourcils. Cette habitude lui vient de moi et son front est barr\u00e9 de rides. Il r\u00e9fl\u00e9chit.<\/p>\n<p>\u2013 La valise, elle fermait \u00e0 cl\u00e9? demande-t-il apr\u00e8s un silence.<\/p>\n<p>\u2013 Il y avait un fermoir qui fermait \u00e0 cl\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013 Et l\u2019autre?<\/p>\n<p>L\u2019autre fermoir, \u00e0 quoi pouvait-il ressembler? L\u2019automne est \u00e0 la fen\u00eatre, les feuilles ont bruni, le soleil chauffe doucement et les deux coings sur l\u2019arbre luisent.<\/p>\n<p>Voici que je me souviens: \u00abL\u2019autre fermoir fermait mal et se coin\u00e7ait quand on voulait l\u2019ouvrir.\u00bb: C\u2019\u00e9tait vrai: le p\u00eane coin\u00e7ait. Je me souviens qu\u2019on tenait la valise sous le griottier du jardin, tristement d\u00e9nud\u00e9, avec un moineau qui se posait \u00e0 son sommet. Et comme il n\u2019avait rien \u00e0 faire, il picorait les branches, par pure m\u00e9chancet\u00e9.<\/p>\n<p>Et puis, il y avait ma s\u0153ur qu\u2019on attachait \u00e0 l\u2019arbre avec une corde, pour me garder. Sinon, elle serait all\u00e9e jouer \u00e0 la marelle avec les autres filles. Les rayons du soleil de l\u2019automne se posaient doucement sur mon visage m\u2019obligeant de temps en temps \u00e0 fermer les yeux. Ma soeur se tenait autour de moi, ramassait des feuilles mortes et en faisait des tas. Ensuite lass\u00e9e par ce jeu, elle se penchait sur la valise, me chatouillait le nez et me faisait des clins d\u2019\u0153il, tandis que je souriais, d\u00e9contract\u00e9.<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019elle se fatigua de faire des grimaces, elle dit:<\/p>\n<p>\u2013 Si on fermait la valise? Tu veux bien?<\/p>\n<p>Elle referma le couvercle et tout devint noir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Dehors, ma soeur fit tourner la cl\u00e9 dans la serrure.<\/p>\n<p>\u2013 Voil\u00e0! Je l\u2019ai ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9!<\/p>\n<p>Lorsqu\u2019elle voulut l\u2019ouvrir, un fermoir se coin\u00e7a. Je percevais sa respiration et il me semblait qu\u2019elle mordillait le fermoir avec ses dents, puis qu\u2019elle lui tapa dessus avec son sabot.<\/p>\n<p>Ensuite, elle a dit d\u2019une voix toute tremblottante:<\/p>\n<p>\u2013 Dis, tu voix le ciel?<\/p>\n<p>Je me taisais.<\/p>\n<p>\u2013 Et les coings? tu les vois, les coings? les coings jaunes.<\/p>\n<p>On avait perc\u00e9 des trous dans la valise pour que je puisse respirer, et je voyais par une fente le quart de la queue du moineau.<\/p>\n<p>\u2013 Et moi? dit ma soeur. Tu me vois pas?<\/p>\n<p>Je me taisais d\u2019autant plus facilement que je ne pouvais pas encore parler.<\/p>\n<p>Alors, ma soeur s\u2019agenouilla \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la valise et se mit \u00e0 pleurer. Comme il faisait noir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, je me suis endormi, croyant que la nuit \u00e9tait tomb\u00e9e. Je fus r\u00e9veill\u00e9 par la voix de mon p\u00e8re. Il \u00e9tait rentr\u00e9 du travail, avait d\u00e9tach\u00e9 ma soeur et la grondait pour m\u2019avoir enferm\u00e9 \u00e0 cl\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s cette aventure, mon p\u00e8re dit: \u00abNous allons chez les parrains! En route!\u00bb<\/p>\n<p>Les parrains habitaient \u00e0 l\u2019autre bout de la ville et nous prenions le tramway. Une fois dans le tramway, \u00e7a devenait passionnant.<\/p>\n<p>\u2013 Faut taxer la valise, disait le receveur, et sans attendre de r\u00e9ponse d\u00e9tachait un ticket de bagages.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re disait: \u00abIl est encore petit et voyage gratuitement.\u00bb<\/p>\n<p>\u2013 Il tient de la place, votre bagage, ripostait le receveur. Faut taxer!<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re disait alors, poliment: \u00abIl faut l\u2019ouvrir, et vous verrez alors qu\u2019il est petit.\u00bb<\/p>\n<p>\u2013 L\u2019ouvrir? disait le receveur. Vous voyez pas que cette valise est grande\u00a0? Seuls, les sacs \u00e0 main sont admis gratuitement.<\/p>\n<p>\u2013 Et le r\u00e8glement? disait mon p\u00e8re. Il est encore tout petit et paye pas.<\/p>\n<p>\u2013 Vous attendez qu\u2019il grandisse, votre bagage? disait le receveur, fulminant.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re r\u00e9pondait que sa vie n\u2019avait pas d\u2019autre sens.<\/p>\n<p>Le receveur l\u2019observait pensivement et apr\u00e8s s\u2019\u00eatre persuad\u00e9 que mon p\u00e8re avait un air parfaitement normal, lui tendait le ticket de bagages. Voyant que l\u2019employ\u00e9 perdait patience, mon p\u00e8re ouvrait la valise, me montrait et disait:<\/p>\n<p>\u2013 Voyez vous-m\u00eame! Il n\u2019a pas encore six ans.<\/p>\n<p>Parfois, le choc \u00e9tait si violent que les receveurs laissaient \u00e9chapper leur poin\u00e7on. Il arrivait aussi qu\u2019ils me donnent une souche de tickets que je portais imm\u00e9diatement \u00e0 la bouche. Il se trouvait enfin des voyageurs indign\u00e9s qui prenaient \u00e0 parti mon p\u00e8re et lui demandaient d\u2019expliquer comment il se fait qu\u2019il portait un enfant dans une valise, mode de transport absolument insalubre et que sais-je encore.<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est qu\u2019il est n\u00e9 comme \u00e7a. disait mon p\u00e8re. Dans une valise. Il y en a qui naissent coiff\u00e9s, le mien est n\u00e9 dans une valise.<\/p>\n<p>Nous descendions au terminus, mon p\u00e8re achetait un cornet de ma\u00efs grill\u00e9s \u00e0 ma soeur et nous traversions le parc qui fourmillait de gosses. Mon p\u00e8re ouvrait la valise, d\u00e9bouclait les ceintures qui me maintenaient solidement ficel\u00e9 et me laissait jouer avec les enfants. Je trottinais vers le tas de sable et je d\u00e9molissais les p\u00e2t\u00e9s. Ensuite, mon p\u00e8re me r\u00e9int\u00e9grait dans la valise, refermait le couvercle et nous allions chez les parrains.<\/p>\n<p>Sur l\u2019envers du couvercle, il y avait l\u2019inscription suivante: \u00abPri\u00e8re instante \u00e0 celui qui aurait par inadvertance emport\u00e9 cette valise de la restituer en m\u00eame temps que son contenu \u00e0 l\u2019adresse&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re avait coll\u00e9 cet avertissement apr\u00e8s qu\u2019on la lui avait vol\u00e9e, alors qu\u2019il l\u2019avait pos\u00e9e sur le trottoir pour acheter des cigarettes dans un kiosque. La valise avait disparu tandis qu\u2019il expliquait au buraliste o\u00f9 il avait achet\u00e9 sa chemise. Une grande confusion s\u2019ensuivit, mon p\u00e8re courait dans les rues en jurant qu\u2019il ne fumerait plus, entrait dans les magasins, regardait sous les comptoirs et son visage \u00e9tait si terrible que les vendeuses en \u00e9taient paralys\u00e9es. Finalement, il \u00e9tait revenu au kiosque o\u00f9 le buraliste le f\u00e9licita chaudement, le fit entrer dans la barraque et lui montra la valise dans laquelle je dormais b\u00e9atement.<\/p>\n<p>\u2013 Deux messieurs l\u2019ont apport\u00e9e, dit le buraliste. C\u2019\u00e9tait une blague et ils vous connaissent. Ils m&#8217;ont dit que vous reviendrez s\u00fbrement la prendre.<\/p>\n<p>\u2013 Bien, r\u00e9pondit mon p\u00e8re distraitement. Saluez-les de ma part.<\/p>\n<p>Il avait ramen\u00e9 la valise \u00e0 la maison et, chemin faisant, grill\u00e9 une cigarette.<\/p>\n<p>\u2013 J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t des amis du buraliste, dit-il \u00e0 ma m\u00e8re. \u00abJe me disais bien qu\u2019il y a quelque chose de louche quand il m\u2019a demand\u00e9 o\u00f9 j\u2019ai achet\u00e9 ma chemise, alors qu\u2019il portait exactement la m\u00eame.\u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 la suite de cette alerte que mon p\u00e8re libella l\u2019avertissement \u00e0 l\u2019intention des messieurs distraits qui ont l\u2019habitude d\u2019emporter des valises ne leur appartenant pas et qui sont horriblement d\u00e9\u00e7us en m\u2019y voyant.<\/p>\n<p>Une ribambelle d\u2019enfants nous accueillait dans le jardin des parrains. Ils \u00e9taient sept, faisaient un boucan de tous les diables, emportaient la valise dans la maison et ouvraient le couvercle doucement. Je les voyais alors et les d\u00e9visageais l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Les enfans hurlaient de joie et me pin\u00e7aient les joues. Ils avaient vu les grandes personnes le faire et comme j\u2019\u00e9tais leur chouchou, chacun tenait absolument \u00e0 me pincer les joues tant et si bien que lorsque le tour du septi\u00e8me gosse venait, j\u2019avais une joue toute bleue. Mon p\u00e8re, le parrain et la marraine s\u2019installaient au jardin, sous la treille, et \u00e9chafaudaient des projets dans lesquels nous tenions bonne place.<\/p>\n<p>A la tomb\u00e9e de la nuit, mon p\u00e8re refermait la valise et nous rentrions \u00e0 la maison&#8230;<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019ai grandi dans la valise. Pendant l\u2019\u00e9t\u00e9, au jardin, je regardais \u00e0 longueur de journ\u00e9e les branches du griottier qui se penchaient sur moi, les moineaux sautillant dans l\u2019arbre, les nuages qui passaient dans le ciel et changeaient de forme.<\/p>\n<p>Je vivais au ciel et ne voyais pratiquement pas la terre que je ne connaissais pas. Les moineaux sautillants, les tuiles rouges de la maison voisine, les nuages, tout cela \u00e9tait au ciel. A l\u2019automne, les feuilles des arbres venaient du ciel dans ma valise. Elles \u00e9taient brunes, chaudes et craquaient l\u00e9g\u00e8rement, Les feuilles tombaient, tourbillonnaient dans l\u2019air et s\u2019immobilisaient dans la valise&#8230;<\/p>\n<p>J\u2019ai v\u00e9cu au ciel toute une ann\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2013 Papa, dit mon fils.<\/p>\n<p>\u2013 J\u2019ai v\u00e9cu au ciel toute une ann\u00e9e, lui dis-je. L\u2019automne est \u00e0 la fen\u00eatre. Des feuilles cuivr\u00e9es tournoient dans le ciel et tombent lentement, tandis que je les observe distraitement et pense \u00e0 autre chose. Les voisins portent maintenant des sacs de voyage. Ils les rangent sur la banquette arri\u00e8re, la voiture d\u00e9marre et dispara\u00eet entre les peupliers jaunissants. Une gu\u00eape se heurte \u00e0 la vitre en voulant entrer, puis change d\u2019id\u00e9e et s\u2019envole. Le soleil tardif de l\u2019automne fait scientiller les carreaux. A mes c\u00f4t\u00e9s, mon fils ravales ses larmes.<\/p>\n<p>Je lui jette un regard et dis:<\/p>\n<p>\u2013 La valise \u00e9tait ni grande ni petite, en carton&#8230;<\/p>\n<p>Le lendemain, sa m\u00e8re me montra notre valise en simili-cuir moir\u00e9.<\/p>\n<p>\u2013 Regarde, dit-elle. Il l\u2019a trou\u00e9e. A cinq endroits.<\/p>\n<p>\u2013 Fais-le venir.<\/p>\n<p>\u2013 Seulement, ne le bat pas trop fort, dit-elle, suppliante.<\/p>\n<p>\u2013 Qu\u2019il vienne.<\/p>\n<p>Les voici tous r\u00e9unis \u2013 mon fils, sa m\u00e8re et la valise. Je le regarde droit dans les yeux et dis: \u00abAlors, on d\u00e9molit les valises, maintenant?\u00bb<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est pour respirer, r\u00e9pond-il et tout devient lumineux.<\/p>\n<p>\u2013 Tu tiens dedans, au moins? dis-je.<\/p>\n<p>\u2013 Elle est un peu \u00e9troite, dit mon fils, mais \u00e7a ne fait rien. On va se promener?<\/p>\n<p>\u2013 Qu\u2019est-ce que vous manigancez tous les deux? demande sa m\u00e8re, soup\u00e7onneuse.<\/p>\n<p>\u2013 Nous allons au jardin.<\/p>\n<p>En fait, le jardin est un square plein de gosses qui courent, jouent avec du sable et que l\u2019on prom\u00e8ne dans des voitures \u00e9tincelantes de duralumin.<\/p>\n<p>Lorsque j\u2019ai ouvert la valise et que mon fils en est sorti, les enfants se pressaient autour de nous, pour regarder. Mon fils a trottin\u00e9 tranquillement jusqu\u2019au tas de sable, puis il a jou\u00e9 avec une pelle et un seau \u00e0 faire de p\u00e2t\u00e9s. Ensuite, il est retourn\u00e9 \u00e0 sa valise et a dit qu\u2019il voulait aller \u00e0 l\u2019autre bout du jardin, au toboggan. Je l\u2019ai enferm\u00e9 dans la valise et nous sommes partis, suivis par un cort\u00e8ge de gosses, curieux de voir la suite des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, il ne se passa rien d\u2019inhabituel. Mon fils se laissait glisser sur la piste lisse du toboggan. Les grands l\u2019aidaient \u00e0 grimper dessus et je le r\u00e9cup\u00e9rais en bas. Ensuite, il monta sur la carapace de la grande tortue en escaladant les crampons scell\u00e9s sur un c\u00f4t\u00e9 pour former une \u00e9chelle, resta un moment, les jambes ballantes, puis redescendit et rentra dans la valise.<\/p>\n<p>\u2013 Rentrons, dit-il.<\/p>\n<p>Nous avons quitt\u00e9 triomphalement le square, escort\u00e9s par les enfants et suivis par les regards m\u00e9dus\u00e9s des parents.<\/p>\n<p>Le lendemain, il y avait plusieurs valises au jardin. On les ouvrit et une nu\u00e9e d\u2019enfants se dispersa aux quatre coins du square. Pendant qu\u2019ils jouaient, les p\u00e8res ouvraient sagement leur journal.<\/p>\n<p>Les landaus, poussettes et autres voitures a\u00e9rodynamiques, munies de ressorts, freins et accessoires ing\u00e9nieux, se regroup\u00e8rent et firent quelques commentaires m\u00e9prisants.<\/p>\n<p>Nous, les \u00abvalisards\u00bb, avons commenc\u00e9 par nous saluer d\u2019un hochement de t\u00eate lorsque l\u2019on se rencontrait \u00e0 la fontaine ou aux balan\u00e7oires, puis nous avons proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9change de nos journaux et nous nous offrions mutuellement des cigarettes. Les voitures nous d\u00e9passaient d\u00e9daigneusement, comme si nous n\u2019existions pas.<\/p>\n<p>Vers onze heures, un landau gracieux s\u2019approcha avec des hurlements \u00e9pouvantables.<\/p>\n<p>\u2013 Excusez-moi, dit la maman. Est-ce que je peux le mettre dans votre valise?<\/p>\n<p>\u2013 Bien s\u00fbr, madame, dis-je, en la lui montrant d\u2019un geste.<\/p>\n<p>La maman reprit, effar\u00e9e: \u00abIl veut absolument \u00eatre dans une valise. Je comprends pas et il pleure \u00e0 s\u2019en rendre malade&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>A peine install\u00e9 dans la valise, l\u2019enfant cessa de pleurer, leva ses grands yeux bleus vers nous et attendait visiblement quelque chose.<\/p>\n<p>Je sacrifiai mon journal et j\u2019en confectionnai un chapeau dont j\u2019ai coiff\u00e9 le petit sous les regards horrifi\u00e9s de la maman qui voyait d\u00e9j\u00e0 les microbes et les bacilles se ruer sur son malheureux enfant.<\/p>\n<p>Le malheureux souriait, gesticulait et enfon\u00e7a son bicorne jusqu\u2019au nez. A ce spectacle, la maman eut un sursaut d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, arracha l\u2019enfant de la valise et le posa dans le landau, sourde \u00e0 ses hurlements. Tandis qu\u2019elle s\u2019\u00e9loignait, nous \u00e9coutions les pleurs qui fendaient l\u2019air et se repercutaient \u00e0 travers les all\u00e9es. Quelques jours plus tard, le square ressemblait \u00e0 une gare et l\u2019on voyait partout des gens d\u00e9ambuler avec des valises, bourr\u00e9es d\u2019enfants qui jouaient, se pr\u00e9lassaient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, se chauffaient au soleil, manipulaient les fermoirs, tra\u00eenaient les valises sur le sable ou sur l\u2019herbe. Il y avait, aussi, quelques rares voitures d\u2019enfants, qui se glissaient timidement dans la cohue bagagiste.<\/p>\n<p>\u2013 T\u2019as vu ce que t\u2019as fait? ai-je dit \u00e0 mon fils. Tu m\u00e9riterais une bonne fess\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019\u00e9tait un conte d\u2019enfants, non? r\u00e9pliqua-t-il. Et \u00e7a finit toujours bien, un conte d\u2019enfants, non?<\/p>\n<p>\u2013 Toi, tu sais toujours tout! dis-je.<\/p>\n<p>Ensuite, je l\u2019ai fourr\u00e9 dans la valise et nous sommes rentr\u00e9s.<\/p>\n<p>La br\u00e8ve journ\u00e9e d\u2019automne finissait et le soleil d\u00e9clinait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019observe par la fen\u00eatre les arbres de l\u2019automne et je pense \u00e0 autre chose. A mes c\u00f4t\u00e9s, mon fils renifle. Je pense: \u00abL\u2019automne est revenu&#8230; l\u2019automne&#8230;\u00bb Mon fils pleurniche. Dehors, les peupliers jaunissants se dressent immobiles dans le ciel paisible. Les voisins, une grande famille, sortent avec de grosses valises \u00e0 la main. Ils les &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/?page_id=384\" class=\"more-link\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\"> &#8220;Conte d\u2019enfants&#8221;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":187,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-384","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/384","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=384"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/384\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":624,"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/384\/revisions\/624"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/187"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/stanislavstratiev.org\/library\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=384"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}